Mon blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Il me permet, en même temps, de mettre en ligne mes différentes activités pédagogiques à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. De temps en temps, je présente quelques personnalités fortes de l'UGB qui ont gagné mon estime grâce à leur engagement pour la connaissance.
Xavier Dunezat, maître de conférences en sociologie à l'université de Lille-1 depuis 2006 a
décidé, un an après son entrée en fonction, de démissionner de son poste et de retourner
dans l'enseignement secondaire, où il était auparavant professeur agrégé de sciences
économiques et sociales.
Dans une longue "lettre de démission" qu'il a souhaité rendre publique, il a voulu expliquer
les raisons de cette démission, tout en insistant sur le fait, crucial, que ce n'est pas le
fonctionnement de l'université de Lille-1 qui est ici discuté, mais celui de l'ensemble de
l'université.
Si nous avons souhaité mettre à ce texte à votre disposition dans {liens socio}, c'est parce
qu'il nous a semblé qu'au-delà de sa dimension personnelle et individuelle, au-delà aussi de
sa dimension polémique, il constituait un témoignage rare et important, dans un sens
presque ethnographique, sur le recrutement dans l'enseigment supérieur et le fonctionnement
de l'université. Xavier Dunezat paye chèrement la liberté de porter ce témoignage : il serait
regrettable qu'il ne soit pas lu aussi largement que possible.
Pierre Mercklé
les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007
J’ai décidé de démissionner de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université
(de Lille 1). Depuis le 1er septembre 2007 officiellement, j’ai perdu le statut de maître de
conférences et je suis redevenu enseignant de sciences économiques et sociales (SES) au
lycée.
Je voudrais ici expliciter les principales raisons d’un choix qui a émergé relativement vite
après ma prise de fonctions à l’université en septembre 2006. Je vais tenter d’ordonner mon
propos de manière à ce qu’il soit accessible au plus grand nombre, en particulier aux quelques
étudiant-e-s que je connais et qui recevront cette lettre.
Que mes ex-collègues de l’université m’excusent pour l’éventuelle naïveté de mon propos !
Ce sont justement ces « évidences » qui parsèment la vie universitaire que j’espère rendre
évidentes afin que le plus grand nombre s’en saisisse, les étudiant-e-s – en tant qu’usager-e-s
du « service public de l’université » – me paraissant être les plus susceptibles de faire bouger
les choses…à condition d’être au courant.
Préalables
Premier préalable
Ma décision, qualifiée par certain-e-s de « courageuse », doit être relativisée par la position
spécifique que j’occupais au sein des enseignant-e-s de l’université. En effet, de 1996 à 2006,
j’étais professeur agrégé en SES au lycée en Bretagne. En 2006, j’ai été recruté comme maître
de conférences en sociologie à l’université de Lille 1. Cependant, j’ai conservé pendant un an
– soit jusqu’en juin 2007 – la possibilité de choisir entre mon nouveau statut et mon ancien
statut d’agrégé du secondaire. Ma démission, loin de rendre incertain mon avenir, constitue
donc un simple retour à la case départ. Par ailleurs, si le métier de maître de conférences à
l’université est symboliquement plus enviable que celui d’enseignant au lycée, le salaire était
comparable en ce qui me concerne (soit 2300 euros par mois).
Deuxième préalable
les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007
Ce que je vais raconter là n’a prétention ni à l’exhaustivité ni à l’expertise. Il s’agit d’un
témoignage très subjectif, parfois grossier, à partir de ma seule expérience d’un an à
l’université.
Je délaisserai notamment, sauf allusions, tout ce qui concerne les personnels non
enseignants de l’université qui contribuent à la faire tourner (personnels de restauration, de
nettoyage, d’administration, de surveillance, de bibliothèque, de reprographie, etc.). Je me
contenterai de dire ici que j’ai été choqué par l’invisibilisation que subissent, dans leur grande
majorité, ces personnels.
Quand je suis arrivé à l’université – contrairement à ce qui se passe, bien qu’insuffisamment,
dans les lycées –, on ne m’a pratiquement rien dit de ces personnels non enseignants, sauf des
secrétaires car elles (rarement ils) sont centrales dans l’organisation des enseignements…et
des carrières des enseignant-e-s. J’ai vu comment les employées (plus rarement les employés)
de la restauration ne font souvent l’objet d’aucun regard de la part de la communauté
enseignante. J’ai senti combien les personnels de la documentation étaient si peu intégrés aux
dynamiques (inertes) pédagogiques. J’ai ragé d’avoir vu les « concierges » de chaque
bâtiment enfoncé-e-s dans des espèces de box obscurs que la communauté enseignante
ignorait sauf besoin de clé, de craie ou de lumière. J’ai repéré la solitude des personnels – de
plus en plus des exploité-e-s du privé sous l’effet de l’externalisation triomphante – qui
nettoient l’université quand les cours se terminent. Etc. Etc.
Pour atténuer ce quotidien qui entretient la séparation bien étanche des corps professionnels
hiérarchisés, même pas une information du nouvel enseignant que j’étais sur les différents
métiers de l’université, même pas un pot avec tous les personnels non enseignants afin
d’apprendre à se voir. J’avais déjà vécu tout cela au lycée mais l’université, par sa dimension,
l’amplifie quantitativement et qualitativement. Du coup, j’ai davantage mal vécu qu’au lycée
mon appartenance aux bien classé-e-s…
Troisième préalable
Comme je vais me baser sur mon expérience lilloise, bien des membres de la communauté
enseignante locale (se) reconnaîtront sans aucun doute (dans) les pratiques que je vais relater.
les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007
Je fais confiance en leur savoir sociologique pour dépersonnaliser ces pratiques et j’oserai leur
rappeler que, pour moi du moins, tout ceci n’est que le pur produit des rapports de pouvoir (de
sexe, de classe, de race, d’âge) dans lesquels nos individualités se débattent. Une des raisons
principales de mon renoncement à combattre de l’intérieur le système universitaire actuel,
c’est justement cette incapacité collective à dépersonnaliser les conflits, et ce – quelle
déception pour l’enthousiaste recruté que j’étais ! – y compris dans une fac de sociologie.
Par ailleurs, j’ai croisé des gens bien à la fac et notamment des enseignantes bien. J’entends
par « gens bien » ces personnes qui se débattent pour tenir et continuer de remplir leur
principale mission : donner aux étudiant-e-s l’envie de venir à la fac, s’éclater en faisant
cours, faire de l’université un lieu de vie et pas seulement de travail solitaire, dédramatiser
l’enseignement supérieur pour que les catégories populaires ne le fuient pas, etc. Elles (et ils)
sont plusieurs à se taper le travail administratif, le travail pédagogique, le travail de suivi
personnalisé grâce auxquels la mission tente d’être remplie. Pendant que bien des hommes se
gaussent de leur moindre productivité en termes de recherche, je dirais plutôt que bien des
femmes sacrifient – une fois de plus – leur carrière parce qu’elles ne peuvent compter sur
l’investissement désintéressé des premiers. La domination masculine structure le métier
d’enseignant-e et cela contribue fortement à l’échec à/de/dans l’université, en particulier pour
les catégories populaires. Il est d’ailleurs amusant de voir combien ces hommes recueillent,
par leurs recherches sur les injustices de classe, les lumières de la gloire et favorisent, par
leurs pratiques de sexe, l’avenir de ces injustices.
Quatrième préalable
Allons plus loin et dissipons tout malentendu : ce qui se passe dans l’institut de sociologie de
l’université de Lille 1 n’a joué qu’un rôle mineur dans ma décision de démissionner, sinon
celui de matérialiser et de symboliser tout ce que l’université peut actuellement fabriquer en
termes de souffrances au travail pour quelqu’un comme moi, à savoir un bien classé – car
homme hétérosexuel blanc enseignant d’origine plutôt favorisée (parents profs en lycée
public) – mais féministo-anarcho-communisto-libertaro-socialo-sansfrontièresmondialoetc…
et antiâgiste.
les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007
C’est un peu con à lire mais je continue de penser qu’un monde sans spécialisations et sans
pouvoirs, sans hiérarchies et sans groupes sociaux (de sexe, de classe, de race, d’âge), reste
possible. En me condamnant à changer pour tenir, c’est l’université en soi qui était en train
de contrarier ma participation à la réalisation de ce possible, pas la fac de Lille 1 à elle toute
seule.
Cinquième préalable
Même si cela peut paraître paradoxal, en attendant le possible, je suis un défenseur acharné de
l’université face aux autres modalités d’enseignement dit supérieur. Ce que je vais raconter là
ne doit pas être utilisé pour valoriser les classes prépas, les BTS, les IUT, etc. et autres
institutions inventées pour renforcer la séparation des étudiant-e-s en fonction de leurs
appartenances sociales.
Même si je rêve – rassurez-vous, le rêve reste flou – d’une société sans école, je plaide
aujourd’hui pour le maintien de l’université publique, une et indivisible. Je vomis toutes les
dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je
pleure que le terme « autonomie » soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera
qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. Même si le sarkozysme a de longue date
envahi l’université, il faut sauver ce qui reste et je participerai ardemment à toute mobilisation
qui émergera pour déPécresser les facs.
Pour être encore plus clair, je sais que ce que je vais raconter là paraîtra à beaucoup
injuste, voire erroné, compte tenu des îlots que les gens bien s’efforcent, à Lille et
ailleurs, de préserver. Mais ces îlots ne sont pas l’objet de cette lettre puisque ma décision
de quitter le continent universitaire a été motivée par ce qui ne va pas.
1) Le recrutement : le règne du piston
La première raison de ma démission est que je n’assume pas la manière dont j’ai été recruté.
Je n’ai certes pas été le plus grand pistonné de l’histoire des recrutements universitaires mais
j’ai bénéficié d’un coup de pouce qui remet en cause toute idée d’égalité des chances entre les
candidat-e-s pour le poste que j’ai obtenu. Pour préserver l’anonymat des gens qui ont
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contribué à ce coup de pouce, je ne raconterai pas tout infra. L’euphorie d’avoir été recruté
m’a conduit à oublier pendant quelques mois les conditions biaisées de mon recrutement et
puis, en même temps que le doute s’installait sur mon utilité sociale, la légitimité de ma
position a commencé à me travailler. Démissionner, c’était aussi pour moi remettre en accord
ma socialisation à une certaine idée de la fonction publique avec mon expérience.
Plusieurs types de personnels hiérarchisés se partagent la fonction enseignante. Outre
quelques chercheurs, notamment du CNRS, qui acceptent de donner des heures (en général à
partir de master 1…), les enseignements reviennent d’abord aux maîtres de conférences
(MCF) et aux professeur-e-s d’université (PU), ce second corps étant plus gradé que le
premier. Le recrutement de ces deux corps passe par un concours national mais chaque
université qui dispose d’un poste vacant doit constituer une commission dite de spécialistes
pour faire la sélection dans les candidat-e-s au poste. Pour être clair, le corps est national mais
le recrutement est local. Il s’agit d’emplois à vie, stables, correctement rémunérés à partir
d’une grille indiciaire dans laquelle on progresse essentiellement en vieillissant,
accessoirement en se démarquant.
Par ailleurs, l’université dispose d’une masse laborieuse recrutée annuellement en fonction
des besoins. Je pense notamment ici aux enseignant-e-s ayant les statuts de vacataires, de
moniteur-e-s, d’ATER. Il s’agit d’emplois précaires puisque ce sont des contrats temporaires.
Ils sont hiérarchisés à la fois symboliquement et matériellement : salaires, congés payés,
étendue de la protection sociale, accès à une formation, etc., varient selon le type de contrat. Il
est relativement facile de repérer ces catégories d’enseignant-e-s en cherchant leur bureau ou
leur casier : soit elles n’en ont pas, soit elles en ont un collectif, contrairement aux MCF et
aux PU. Ces précaires de l’enseignement universitaire servent de bouche-trous sous l’effet du
nombre insuffisant de postes de statutaires stables. Elles et ils sont notamment chargé-e-s de
faire les heures de travaux dirigés (TD) qui accompagnent les cours magistraux (CM),
accaparés par les MCF et les PU.
On pourrait croire que le recrutement de tous ces personnels se fonde seulement sur le mérite,
en particulier celui des MCF et des PU puisque l’accès à ces statuts repose sur un concours de
la fonction publique, donc un concours théoriquement basé sur l’égalité des chances et
l’anonymat. Même s’il est difficile de livrer une évaluation, une bonne part des recrutements
sont biaisés par un système complexe de piston qui favorise les candidat-e-s locaux –
les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007
autrement dit celles et ceux qui ont fait leur formation dans l’université qui recrute – ou les
candidat-e-s déjà connu-e-s par certain-e-s membres des commissions de spécialistes. Rares
sont les recrutements d’inconnu-e-s, au sens de seulement « méritant-e-s » avec toutes les
réserves que ce terme doit susciter quand on se souvient de Bourdieu. Même dans les facs de
sociologie, où l’on sait beaucoup de choses sur les injustices sociales en matière de réussite
scolaire et professionnelle, le piston structure largement les processus de recrutement.
Pour donner un aperçu de ce qui se passe, je procéderai en deux temps : d’abord, je raconterai
ce qui s’est passé dans mon cas ; ensuite, je tenterai d’expliquer comment on fabrique un-e
pistonné-e au niveau local (d’après ce que j’ai compris).