Mon blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Il me permet, en même temps, de mettre en ligne mes différentes activités pédagogiques à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. De temps en temps, je présente quelques personnalités fortes de l'UGB qui ont gagné mon estime grâce à leur engagement pour la connaissance.
Vous avez dit conscience professionnelle ?
La rémunération des enseignant-e-s à l’université englobant les heures d’enseignement, on est
surpris-e par certaines pratiques professionnelles qui dessinent – toujours au nom de la liberté
pédagogique – les contours d’un foutage de gueule hallucinant.
Bien entendu, certain-E-s enseignant-E-s font leur service consciencieusement et
s’investissent en dépit des carences pédagogiques collectives (voir encore mon troisième
préalable). Cependant, j’ai été choqué par différentes pratiques qui font l’objet d’un tel silence
collectif que nous en devenons les complices objectifs. Il ne s’agit pas ici de « balancer » mes
ex-collègues mais de dénoncer les pratiques du groupe dominant des profs dans ses rapports
avec le groupe dominé des étudiant-e-s. En tout cas, la théorie du mépris de ces dernier-e-s
dispose ici d’indicateurs précis.
D’abord, bien des enseignant-e-s ne remplissent pas leurs obligations réglementaires et
versent parfois dans une illégalité structurelle que les étudiant-e-s ne perçoivent pas toujours.
Ainsi, quelques enseignant-e-s ne font pas leurs 192 heures annuelles réglementaires et
justifient cet état de fait par leur refus de faire des cours de « bas niveau » et/ou trop éloignés
de leurs préoccupations en termes de recherche. Dans le même registre, des enseignant-e-s
arrivent en retard, ne viennent pas à certaines heures (oui oui, ça existe), n’avertissent pas
toujours de leurs absences (aux secrétaires ensuite de gérer l’énervement légitime des
étudiant-e-s), etc. Parmi les pratiques illégales les plus répandues, on soulignera l’absence de
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l’enseignant-e responsable lors de l’ouverture de son sujet d’examen10 ou encore lors des
jurys ou des consultations de copies. Et que dire du mépris affiché quand on se défile de
toutes les réunions de pré-rentrée pour présenter son cours aux étudiant-e-s ?
J’ai été très frappé par le nombre de jurys d’examen qui pourraient être annulés par n’importe
quel tribunal administratif si les étudiant-e-s posaient réclamation. Dans un jury de première
session de première année, nous étions 3, dont la secrétaire. Dans un autre jury, nous ne
disposions que des informations concernant les recalé-e-s : autrement dit, nous n’avons pas
validé les reçu-e-s ! Dans un autre jury, nous n’avons pas pris en compte les mentions. Dans
un autre jury, nous avons soupçonné qu’un-e enseignant-e avait supprimé l’épreuve de
rattrapage…en toute liberté.
Dans les trucs rigolos (sauf pour les étudiant-e-s), on relèvera le faible sérieux des enseignante-
s au moment de suivre le devenir de leurs notes d’examen. En effet, bien des enseignant-e-s
ne vérifient pas – absence au jury encourage – le bon report de leurs notes de la copie à la
feuille individuelle de résultats transmise à l’étudiant-e. « Grâce » à l’informatique, il n’est
pas rare que la saisie des notes suppose plusieurs tours et plusieurs mains de saisie. Dans la
plupart des jurys, quand nous avons cherché à vérifier, nous avons repéré des erreurs de report
10 Je ne peux m’empêcher de relater une anecdote à ce propos, qui concerne un groupe d’étudiant-e-s que j’avais
en licence 1. Un jour d’examen, ces étudiant-e-s avaient des épreuves de 8 heures à 10 heures du matin, puis
pause d’une demi heure, puis mon propre examen à partir de 10 heures 30. Comme les profs responsables des
épreuves de 8 heures étaient absent-e-s lors de l’ouverture des sujets, les surveillant-e-s ont commis une erreur et
ont distribué mon propre sujet d’examen (soit celui de 10 heures 30). S’en apercevant, elles et ils distribuent le
bon sujet puis tentent de récupérer mon sujet puis décident de le redistribuer en se disant qu’il suffisait de
supprimer la pause et de faire durer la matinée une demi-heure de moins. Manque de pot, plusieurs étudiant-e-s
n’avaient que mon examen à passer et sont arrivé-e-s à 10 heures 30 tandis que, parmi les convoqué-e-s de 8
heures, plusieurs étaient déjà parti-e-s. Résultat : vu les risques de fuite et de réclamation, l’épreuve a été annulée
au grand dam des étudiant-e-s et il a fallu tout recommencer (refaire un sujet, retrouver une salle, reconvoquer
tout le monde, etc.). Tout ça parce que mes collègues n’étaient pas là lors de l’ouverture des sujets comme elles
et ils en ont l’obligation…
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de notes pour au moins une matière représentée. Mais quid dans les jurys où la vérification
n’est pas faite ou s’avère impossible11 ?
De même, j’ai participé à une réunion-bilan d’un semestre de première année au cours de
laquelle un-e enseignant-e a assumé son refus de rendre les copies de contrôle continu. Raison
affichée : « si je rends les copies, je ne peux pas réutiliser mes sujets d’examen l’année
suivante et je dois donc en préparer de nouveaux » !
Ensuite, un jeu enseignant – minoritaire, je le pense encore – consiste à alléger le plus
possible sa charge de travail par diverses techniques efficaces.
Par exemple – et je l’isole pour son caractère exemplaire en termes de mépris –, les étudiante-
s se plaignent souvent de ne pouvoir contacter les enseignant-e-s. Ceci est logique compte
tenu de l’invisibilité physique de ces dernier-e-s dans les couloirs et bureaux (voir supra).
Mais une solution théorique existe : « même si je suis absent-e, vous disposez de mon mel
pour me contacter ». Or, combien d’étudiant-e-s évoquent des enseignant-e-s qui ne
répondent jamais ou qui répondent très tardivement ! Ces pratiques apparaissent visiblement
efficaces au moment d’échapper à certaines tâches (par exemple au niveau du suivi des
mémoires) ou encore de se dispenser d’un déplacement coûteux (par exemple le jour d’un
jury pour faire soutenir un mémoire que l’on a encadré).
Des techniques d’évitement existent aussi au moment de la correction des copies de l’examen
final correspondant au cours magistral. On prépare un examen rapidement corrigeable : par
exemple, un bon vieux QCM débile vaut toujours mieux que des questions induisant une
certaine rédaction structurée…et surtout un temps de correction allongé. On se déleste des
copies en les refilant aux chargé-e-s de TD, autrement dit aux précaires mal payé-e-s, qui
doivent déjà corriger les copies de contrôle continu.
On me rétorquera que ce délestage est réglementé : c’est vrai mais cela n’empêche pas, selon
des témoignages multiples, des pratiques de délestage indécent en termes quantitatifs. Et que
11 Cet élément ne suscitait que peu de réactions de la part de mes ex-collègues, habitué-e-s aux trafics post-jury
afin de rattraper les erreurs et omissions. En revanche, pour quelqu’un comme moi qui – venant du lycée – a été
socialisé par la grosse machine du bac, c’était proprement hallucinant.
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voulez-vous dire quand vous êtes précaire, à la merci d’un non renouvellement de contrat et –
pire – à la merci d’un incident compromettant votre parcours de futur-e recruté-e ! Les
pratiques patronales les plus vulgaires se logent dans ces moments de « répartition des
tâches » par les MCF et PU.
Enfin, par la non coordination de leurs pratiques, les enseignant-e-s participent très activement
à la fabrication d’injustices dans les cursus universitaires. Je n’ai jamais compris pourquoi ce
fait si évident suscite aussi peu de réaction collective mais il est très répandu.
Comme entraperçu supra, cela commence par l’introuvable coordination des contenus
enseignés, renforcée par l’absence de programme commun. Chaque enseignant-e peut mettre
dans son cours le contenu qui lui sied et peut utiliser ce contenu individuel pour évaluer les
étudiant-e-s. Ainsi, l’évaluation n’est pas un moyen de vérifier l’acquisition de savoirs et
savoir-faire collectivement élaborés mais un moyen de vérifier l’adaptation des étudiant-e-s
aux choix individuels de chaque enseignant-e. Dans cette dynamique individualiste des
contenus et des pédagogies, les filières perdent en cohérence longitudinale (difficile de
construire un cours à partir des acquis passés des étudiant-e-s) et transversale (pour un même
niveau dont les étudiant-e-s sont partagé-e-s en groupes, un même intitulé de cours peut
cacher des contenus très différents).
Je pense aussi à ces enseignant-e-s qui ne jouent pas le jeu en dépit des conséquences terribles
que de telles pratiques ont sur l’égalité de traitement des étudiant-e-s. Par exemple, un-e MCF
hérite d’un groupe de TD pour lequel il-elle ne dispense pas le cours magistral. Les
enseignant-e-s responsables de ce dernier distribuent un recueil de textes commun à tous les
groupes de TD avec l’intention explicite d’intégrer dans leur examen final le contenu des
textes. Seulement voilà, le-la MCF juge que ces derniers sont de bas niveau, que les étudiante-
s peuvent les étudier sans l’aide d’un-e prof et que donc il-elle fera d’autres textes en cours
de TD (plus proches de ses recherches sans doute). Résultat : tous les groupes de TD n’ont
pas fait les mêmes textes et l’examen final commun à tou-te-s les étudiant-e-s devient
irréalisable.
Cette incohérence injuste se prolonge dans tout ce qui concerne l’évaluation. Bien entendu,
toute réflexion collective sur les attentes et sur les modes d’évaluation est bannie, laissant tout
son souffle à la fameuse liberté pédagogique. Mais, en plus, les pratiques de notation varient
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fortement selon les enseignant-e-s. D’une part, il n’existe aucune concertation collective sur
les barèmes souhaitables et, le plus souvent, aucun barème commun pour des copies relevant
d’un même sujet mais corrigées par plusieurs enseignant-e-s. Combien de chargé-e-s de TD se
plaignent – ou ne s’étonnent plus – de recevoir des copies d’examen final à corriger sans autre
précision : au mieux un vague plan de cours et un aussi vague corrigé doublés, en général,
d’aucune directive sur la répartition des points par savoir et savoir-faire attendus ! D’autre
part, l’identification de chaque enseignant-e passe par une espèce de concours d’individualités
au moment de noter. Un-e tel-le note dur, un-e autre note large, etc. Au-delà de la nécessité
déplorable de se construire par l’individualisme de son mode de notation, c’est la justice qui
est en jeu ! On m’opposera ici que des réunions informelles d’harmonisation post-correction
existent pour éviter des écarts trop importants au niveau des moyennes des gens qui corrigent.
Outre le fait que ce n’est pas systématique, je me désole que l’on puisse penser que cela suffit
à régler la question de la justice dans les corrections de copies.
Le résultat de ce bordel saute aux yeux dès qu’on y fait un peu attention. Par exemple, lors
d’un jury, nous avons « par hasard » repéré une différence de moyenne de 6 points pour des
TD relevant du même enseignement mais pas des mêmes enseignant-e-s ! De même, les
mémoires de master sont évalués par chaque jury en toute liberté et inégalité, induisant des
notes assez différentes selon la conception de votre jury (et l’on sait que la note de mémoire
joue sur les chances d’obtenir un financement). On peut aussi s’étonner de voir, d’une année à
l’autre, les taux de réussite d’un même semestre passer de 30% à 50% en première année, en
fonction de l’équipe enseignante et donc de la manière d’évaluer !
Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faudrait être plus large ou plus dur au moment de noter. Il
s’agit de rappeler qu’un même travail est noté différemment selon l’enseignant-e parce que la
communauté des profs refuse de se coordonner. Et ça, c’est dégueulasse !
Au total, les enseignant-e-s contribuent joyeusement à accentuer les inégalités sociales. On
sait que les chances d’accès à l’université varient férocement selon les appartenances sociales.
On sait aussi que les écarts se creusent à mesure que l’on progresse dans le cursus
universitaire. En revanche, j’ai eu la sensation que les enseignant-e-s de l’université ne
savaient pas – ou ne voulaient pas (sa)voir – que leurs pratiques professionnelles ne pouvaient
que renforcer ces inégalités. Je vivais déjà avec cette sensation au lycée mais l’université, par
la position sur-privilégiée qu’elle offre à la classe dominante enseignante, l’a rendue
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insoutenable. J’aurais pu tenir le coup si, collectivement, la question était posée et des
démarches entreprises. Mais que dalle !
Reste une autre question (et raison de démission) : comment s’organisent les enseignant-e-s à
l’université ?
4) L’autogestion au service du MOI
De la lecture de ce qui précède il ne faudrait pas déduire que je réclame un contrôle plus
strict de la hiérarchie. Si j’ai quitté le lycée pour aller à l’université, c’est aussi parce que
j’en avais marre de l’encadrement administratif que suppose l’activité d’enseignant-e du
secondaire. De même, je refuse que la pédagogie soit sous tutelle de l’administration. Je suis
pour une liberté pédagogique COLLECTIVE, autrement dit une organisation des
enseignements autogérée par le monde enseignant (et étudiant mais cela est un autre débat).
En arrivant à l’université, j’étais particulièrement enthousiaste lorsque l’on m’a (vaguement)
expliqué le mode de prise de décisions au niveau de la filière de sociologie12 (de Lille 1)13.
Pour faire simple, l’organisation des enseignements14 passe par une assemblée générale des
enseignant-e-s dont l’animation revient à une personne élue qui dirige la fac de sociologie.
Cette personne rythme l’AG après s’être chargée de récolter l’ensemble des points à l’ordre
12 Parce que les personnes nouvellement recrutées sont laissées dans la plus grande ignorance en ce qui concerne
la prise de décisions au niveau d’une université, je n’ai pas eu le temps de comprendre le mode d’organisation
général de Lille 1 et en particulier tout ce qui relève de l’informel dans le fonctionnement. Je soulignerai
seulement que les autorités administratives (Président, Conseil d’administration, etc.) m’ont semblé bien loin de
mon travail ordinaire.
13 L’organisation des filières a de fortes similitudes d’une université à l’autre. Cependant, mon propos doit être
relativisé par le fait qu’une certaine autonomie des universités autorise des modes d’organisation variables. Ce
que je vais expliquer prévaut à Lille 1 mais ne se retrouve pas systématiquement ailleurs.
14 Entendons-nous bien : cette organisation des enseignements élude largement les questions de coordination que
j’ai évoquées supra pour se focaliser sur la répartition des services, le recrutement de précaires, le planning de
l’année, le bilan des examens, les mentions de la filière, le maintien ou non d’un cours déserté, etc.
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du jour. Par ailleurs, on m’invita à prendre la parole dès la première AG et, visiblement, la
liberté d’expression était réelle.
Même si je ne m’attendais pas à l’autogestion parfaite, je trouvais que ce mode d’organisation
permettait de rompre avec la simple obéissance que l’organisation de l’enseignement
secondaire fait prévaloir. De plus, je savais que toutes les universités ne fonctionnaient pas
ainsi et je me disais que j’avais bien de la chance d’être tombé dans une fac qui faisait de la
participation de tou-te-s et de la transparence deux impondérables de l’organisation des
enseignements.
Malheureusement, la mise en pratique de l’autogestion à l’université m’a fait découvrir une
autre forme…d’autogestion.