Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Sociologie des civilisations rurales au Sénégal
  • : Mon blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Il me permet, en même temps, de mettre en ligne mes différentes activités pédagogiques à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. De temps en temps, je présente quelques personnalités fortes de l'UGB qui ont gagné mon estime grâce à leur engagement pour la connaissance.
  • Contact

Profil

  • Bouna Ahmeth FALL
  • Bouna Ahmeth Fall est sociologue. Il a été formé de la Première année au Doctorat à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. Très attaché à cette institution, il y enseigne les sciences sociales depuis Dix Huit ans.
  • Bouna Ahmeth Fall est sociologue. Il a été formé de la Première année au Doctorat à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. Très attaché à cette institution, il y enseigne les sciences sociales depuis Dix Huit ans.

Ce blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Bonne lecture!

Recherche

Articles Récents

Liens

31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 18:28

Xavier Dunezat, maître de conférences en sociologie à l'université de Lille-1 depuis 2006 a

décidé, un an après son entrée en fonction, de démissionner de son poste et de retourner

dans l'enseignement secondaire, où il était auparavant professeur agrégé de sciences

économiques et sociales.

Dans une longue "lettre de démission" qu'il a souhaité rendre publique, il a voulu expliquer

les raisons de cette démission, tout en insistant sur le fait, crucial, que ce n'est pas le

fonctionnement de l'université de Lille-1 qui est ici discuté, mais celui de l'ensemble de

l'université.

Si nous avons souhaité mettre à ce texte à votre disposition dans {liens socio}, c'est parce

qu'il nous a semblé qu'au-delà de sa dimension personnelle et individuelle, au-delà aussi de

sa dimension polémique, il constituait un témoignage rare et important, dans un sens

presque ethnographique, sur le recrutement dans l'enseigment supérieur et le fonctionnement

de l'université. Xavier Dunezat paye chèrement la liberté de porter ce témoignage : il serait

regrettable qu'il ne soit pas lu aussi largement que possible.

Pierre Mercklé

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

J’ai décidé de démissionner de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université

(de Lille 1). Depuis le 1er septembre 2007 officiellement, j’ai perdu le statut de maître de

conférences et je suis redevenu enseignant de sciences économiques et sociales (SES) au

lycée.

Je voudrais ici expliciter les principales raisons d’un choix qui a émergé relativement vite

après ma prise de fonctions à l’université en septembre 2006. Je vais tenter d’ordonner mon

propos de manière à ce qu’il soit accessible au plus grand nombre, en particulier aux quelques

étudiant-e-s que je connais et qui recevront cette lettre.

Que mes ex-collègues de l’université m’excusent pour l’éventuelle naïveté de mon propos !

Ce sont justement ces « évidences » qui parsèment la vie universitaire que j’espère rendre

évidentes afin que le plus grand nombre s’en saisisse, les étudiant-e-s – en tant qu’usager-e-s

du « service public de l’université » – me paraissant être les plus susceptibles de faire bouger

les choses…à condition d’être au courant.

Préalables

Premier préalable

Ma décision, qualifiée par certain-e-s de « courageuse », doit être relativisée par la position

spécifique que j’occupais au sein des enseignant-e-s de l’université. En effet, de 1996 à 2006,

j’étais professeur agrégé en SES au lycée en Bretagne. En 2006, j’ai été recruté comme maître

de conférences en sociologie à l’université de Lille 1. Cependant, j’ai conservé pendant un an

– soit jusqu’en juin 2007 – la possibilité de choisir entre mon nouveau statut et mon ancien

statut d’agrégé du secondaire. Ma démission, loin de rendre incertain mon avenir, constitue

donc un simple retour à la case départ. Par ailleurs, si le métier de maître de conférences à

l’université est symboliquement plus enviable que celui d’enseignant au lycée, le salaire était

comparable en ce qui me concerne (soit 2300 euros par mois).

Deuxième préalable

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

Ce que je vais raconter là n’a prétention ni à l’exhaustivité ni à l’expertise. Il s’agit d’un

témoignage très subjectif, parfois grossier, à partir de ma seule expérience d’un an à

l’université.

Je délaisserai notamment, sauf allusions, tout ce qui concerne les personnels non

enseignants de l’université qui contribuent à la faire tourner (personnels de restauration, de

nettoyage, d’administration, de surveillance, de bibliothèque, de reprographie, etc.). Je me

contenterai de dire ici que j’ai été choqué par l’invisibilisation que subissent, dans leur grande

majorité, ces personnels.

Quand je suis arrivé à l’université – contrairement à ce qui se passe, bien qu’insuffisamment,

dans les lycées –, on ne m’a pratiquement rien dit de ces personnels non enseignants, sauf des

secrétaires car elles (rarement ils) sont centrales dans l’organisation des enseignements…et

des carrières des enseignant-e-s. J’ai vu comment les employées (plus rarement les employés)

de la restauration ne font souvent l’objet d’aucun regard de la part de la communauté

enseignante. J’ai senti combien les personnels de la documentation étaient si peu intégrés aux

dynamiques (inertes) pédagogiques. J’ai ragé d’avoir vu les « concierges » de chaque

bâtiment enfoncé-e-s dans des espèces de box obscurs que la communauté enseignante

ignorait sauf besoin de clé, de craie ou de lumière. J’ai repéré la solitude des personnels – de

plus en plus des exploité-e-s du privé sous l’effet de l’externalisation triomphante – qui

nettoient l’université quand les cours se terminent. Etc. Etc.

Pour atténuer ce quotidien qui entretient la séparation bien étanche des corps professionnels

hiérarchisés, même pas une information du nouvel enseignant que j’étais sur les différents

métiers de l’université, même pas un pot avec tous les personnels non enseignants afin

d’apprendre à se voir. J’avais déjà vécu tout cela au lycée mais l’université, par sa dimension,

l’amplifie quantitativement et qualitativement. Du coup, j’ai davantage mal vécu qu’au lycée

mon appartenance aux bien classé-e-s…

Troisième préalable

Comme je vais me baser sur mon expérience lilloise, bien des membres de la communauté

enseignante locale (se) reconnaîtront sans aucun doute (dans) les pratiques que je vais relater.

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

Je fais confiance en leur savoir sociologique pour dépersonnaliser ces pratiques et j’oserai leur

rappeler que, pour moi du moins, tout ceci n’est que le pur produit des rapports de pouvoir (de

sexe, de classe, de race, d’âge) dans lesquels nos individualités se débattent. Une des raisons

principales de mon renoncement à combattre de l’intérieur le système universitaire actuel,

c’est justement cette incapacité collective à dépersonnaliser les conflits, et ce – quelle

déception pour l’enthousiaste recruté que j’étais ! – y compris dans une fac de sociologie.

Par ailleurs, j’ai croisé des gens bien à la fac et notamment des enseignantes bien. J’entends

par « gens bien » ces personnes qui se débattent pour tenir et continuer de remplir leur

principale mission : donner aux étudiant-e-s l’envie de venir à la fac, s’éclater en faisant

cours, faire de l’université un lieu de vie et pas seulement de travail solitaire, dédramatiser

l’enseignement supérieur pour que les catégories populaires ne le fuient pas, etc. Elles (et ils)

sont plusieurs à se taper le travail administratif, le travail pédagogique, le travail de suivi

personnalisé grâce auxquels la mission tente d’être remplie. Pendant que bien des hommes se

gaussent de leur moindre productivité en termes de recherche, je dirais plutôt que bien des

femmes sacrifient – une fois de plus – leur carrière parce qu’elles ne peuvent compter sur

l’investissement désintéressé des premiers. La domination masculine structure le métier

d’enseignant-e et cela contribue fortement à l’échec à/de/dans l’université, en particulier pour

les catégories populaires. Il est d’ailleurs amusant de voir combien ces hommes recueillent,

par leurs recherches sur les injustices de classe, les lumières de la gloire et favorisent, par

leurs pratiques de sexe, l’avenir de ces injustices.

Quatrième préalable

Allons plus loin et dissipons tout malentendu : ce qui se passe dans l’institut de sociologie de

l’université de Lille 1 n’a joué qu’un rôle mineur dans ma décision de démissionner, sinon

celui de matérialiser et de symboliser tout ce que l’université peut actuellement fabriquer en

termes de souffrances au travail pour quelqu’un comme moi, à savoir un bien classé – car

homme hétérosexuel blanc enseignant d’origine plutôt favorisée (parents profs en lycée

public) – mais féministo-anarcho-communisto-libertaro-socialo-sansfrontièresmondialoetc…

et antiâgiste.

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

C’est un peu con à lire mais je continue de penser qu’un monde sans spécialisations et sans

pouvoirs, sans hiérarchies et sans groupes sociaux (de sexe, de classe, de race, d’âge), reste

possible. En me condamnant à changer pour tenir, c’est l’université en soi qui était en train

de contrarier ma participation à la réalisation de ce possible, pas la fac de Lille 1 à elle toute

seule.

Cinquième préalable

Même si cela peut paraître paradoxal, en attendant le possible, je suis un défenseur acharné de

l’université face aux autres modalités d’enseignement dit supérieur. Ce que je vais raconter là

ne doit pas être utilisé pour valoriser les classes prépas, les BTS, les IUT, etc. et autres

institutions inventées pour renforcer la séparation des étudiant-e-s en fonction de leurs

appartenances sociales.

Même si je rêve – rassurez-vous, le rêve reste flou – d’une société sans école, je plaide

aujourd’hui pour le maintien de l’université publique, une et indivisible. Je vomis toutes les

dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je

pleure que le terme « autonomie » soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera

qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. Même si le sarkozysme a de longue date

envahi l’université, il faut sauver ce qui reste et je participerai ardemment à toute mobilisation

qui émergera pour déPécresser les facs.

Pour être encore plus clair, je sais que ce que je vais raconter là paraîtra à beaucoup

injuste, voire erroné, compte tenu des îlots que les gens bien s’efforcent, à Lille et

ailleurs, de préserver. Mais ces îlots ne sont pas l’objet de cette lettre puisque ma décision

de quitter le continent universitaire a été motivée par ce qui ne va pas.

1) Le recrutement : le règne du piston

La première raison de ma démission est que je n’assume pas la manière dont j’ai été recruté.

Je n’ai certes pas été le plus grand pistonné de l’histoire des recrutements universitaires mais

j’ai bénéficié d’un coup de pouce qui remet en cause toute idée d’égalité des chances entre les

candidat-e-s pour le poste que j’ai obtenu. Pour préserver l’anonymat des gens qui ont

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

contribué à ce coup de pouce, je ne raconterai pas tout infra. L’euphorie d’avoir été recruté

m’a conduit à oublier pendant quelques mois les conditions biaisées de mon recrutement et

puis, en même temps que le doute s’installait sur mon utilité sociale, la légitimité de ma

position a commencé à me travailler. Démissionner, c’était aussi pour moi remettre en accord

ma socialisation à une certaine idée de la fonction publique avec mon expérience.

Plusieurs types de personnels hiérarchisés se partagent la fonction enseignante. Outre

quelques chercheurs, notamment du CNRS, qui acceptent de donner des heures (en général à

partir de master 1…), les enseignements reviennent d’abord aux maîtres de conférences

(MCF) et aux professeur-e-s d’université (PU), ce second corps étant plus gradé que le

premier. Le recrutement de ces deux corps passe par un concours national mais chaque

université qui dispose d’un poste vacant doit constituer une commission dite de spécialistes

pour faire la sélection dans les candidat-e-s au poste. Pour être clair, le corps est national mais

le recrutement est local. Il s’agit d’emplois à vie, stables, correctement rémunérés à partir

d’une grille indiciaire dans laquelle on progresse essentiellement en vieillissant,

accessoirement en se démarquant.

Par ailleurs, l’université dispose d’une masse laborieuse recrutée annuellement en fonction

des besoins. Je pense notamment ici aux enseignant-e-s ayant les statuts de vacataires, de

moniteur-e-s, d’ATER. Il s’agit d’emplois précaires puisque ce sont des contrats temporaires.

Ils sont hiérarchisés à la fois symboliquement et matériellement : salaires, congés payés,

étendue de la protection sociale, accès à une formation, etc., varient selon le type de contrat. Il

est relativement facile de repérer ces catégories d’enseignant-e-s en cherchant leur bureau ou

leur casier : soit elles n’en ont pas, soit elles en ont un collectif, contrairement aux MCF et

aux PU. Ces précaires de l’enseignement universitaire servent de bouche-trous sous l’effet du

nombre insuffisant de postes de statutaires stables. Elles et ils sont notamment chargé-e-s de

faire les heures de travaux dirigés (TD) qui accompagnent les cours magistraux (CM),

accaparés par les MCF et les PU.

On pourrait croire que le recrutement de tous ces personnels se fonde seulement sur le mérite,

en particulier celui des MCF et des PU puisque l’accès à ces statuts repose sur un concours de

la fonction publique, donc un concours théoriquement basé sur l’égalité des chances et

l’anonymat. Même s’il est difficile de livrer une évaluation, une bonne part des recrutements

sont biaisés par un système complexe de piston qui favorise les candidat-e-s locaux –

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

autrement dit celles et ceux qui ont fait leur formation dans l’université qui recrute – ou les

candidat-e-s déjà connu-e-s par certain-e-s membres des commissions de spécialistes. Rares

sont les recrutements d’inconnu-e-s, au sens de seulement « méritant-e-s » avec toutes les

réserves que ce terme doit susciter quand on se souvient de Bourdieu. Même dans les facs de

sociologie, où l’on sait beaucoup de choses sur les injustices sociales en matière de réussite

scolaire et professionnelle, le piston structure largement les processus de recrutement.

Pour donner un aperçu de ce qui se passe, je procéderai en deux temps : d’abord, je raconterai

ce qui s’est passé dans mon cas ; ensuite, je tenterai d’expliquer comment on fabrique un-e

pistonné-e au niveau local (d’après ce que j’ai compris).

Partager cet article

Repost 0

commentaires