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Présentation

  • : Sociologie des civilisations rurales au Sénégal
  • : Mon blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Il me permet, en même temps, de mettre en ligne mes différentes activités pédagogiques à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. De temps en temps, je présente quelques personnalités fortes de l'UGB qui ont gagné mon estime grâce à leur engagement pour la connaissance.
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  • Bouna Ahmeth FALL
  • Bouna Ahmeth Fall est sociologue. Il a été formé de la Première année au Doctorat à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. Très attaché à cette institution, il y enseigne les sciences sociales depuis Dix Huit ans.
  • Bouna Ahmeth Fall est sociologue. Il a été formé de la Première année au Doctorat à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. Très attaché à cette institution, il y enseigne les sciences sociales depuis Dix Huit ans.

Ce blog cherche à vulgariser la sociologie rurale au Sénégal. Bonne lecture!

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 18:28

Vous avez dit conscience professionnelle ?

La rémunération des enseignant-e-s à l’université englobant les heures d’enseignement, on est

surpris-e par certaines pratiques professionnelles qui dessinent – toujours au nom de la liberté

pédagogique – les contours d’un foutage de gueule hallucinant.

Bien entendu, certain-E-s enseignant-E-s font leur service consciencieusement et

s’investissent en dépit des carences pédagogiques collectives (voir encore mon troisième

préalable). Cependant, j’ai été choqué par différentes pratiques qui font l’objet d’un tel silence

collectif que nous en devenons les complices objectifs. Il ne s’agit pas ici de « balancer » mes

ex-collègues mais de dénoncer les pratiques du groupe dominant des profs dans ses rapports

avec le groupe dominé des étudiant-e-s. En tout cas, la théorie du mépris de ces dernier-e-s

dispose ici d’indicateurs précis.

D’abord, bien des enseignant-e-s ne remplissent pas leurs obligations réglementaires et

versent parfois dans une illégalité structurelle que les étudiant-e-s ne perçoivent pas toujours.

Ainsi, quelques enseignant-e-s ne font pas leurs 192 heures annuelles réglementaires et

justifient cet état de fait par leur refus de faire des cours de « bas niveau » et/ou trop éloignés

de leurs préoccupations en termes de recherche. Dans le même registre, des enseignant-e-s

arrivent en retard, ne viennent pas à certaines heures (oui oui, ça existe), n’avertissent pas

toujours de leurs absences (aux secrétaires ensuite de gérer l’énervement légitime des

étudiant-e-s), etc. Parmi les pratiques illégales les plus répandues, on soulignera l’absence de

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

l’enseignant-e responsable lors de l’ouverture de son sujet d’examen10 ou encore lors des

jurys ou des consultations de copies. Et que dire du mépris affiché quand on se défile de

toutes les réunions de pré-rentrée pour présenter son cours aux étudiant-e-s ?

J’ai été très frappé par le nombre de jurys d’examen qui pourraient être annulés par n’importe

quel tribunal administratif si les étudiant-e-s posaient réclamation. Dans un jury de première

session de première année, nous étions 3, dont la secrétaire. Dans un autre jury, nous ne

disposions que des informations concernant les recalé-e-s : autrement dit, nous n’avons pas

validé les reçu-e-s ! Dans un autre jury, nous n’avons pas pris en compte les mentions. Dans

un autre jury, nous avons soupçonné qu’un-e enseignant-e avait supprimé l’épreuve de

rattrapage…en toute liberté.

Dans les trucs rigolos (sauf pour les étudiant-e-s), on relèvera le faible sérieux des enseignante-

s au moment de suivre le devenir de leurs notes d’examen. En effet, bien des enseignant-e-s

ne vérifient pas – absence au jury encourage – le bon report de leurs notes de la copie à la

feuille individuelle de résultats transmise à l’étudiant-e. « Grâce » à l’informatique, il n’est

pas rare que la saisie des notes suppose plusieurs tours et plusieurs mains de saisie. Dans la

plupart des jurys, quand nous avons cherché à vérifier, nous avons repéré des erreurs de report

10 Je ne peux m’empêcher de relater une anecdote à ce propos, qui concerne un groupe d’étudiant-e-s que j’avais

en licence 1. Un jour d’examen, ces étudiant-e-s avaient des épreuves de 8 heures à 10 heures du matin, puis

pause d’une demi heure, puis mon propre examen à partir de 10 heures 30. Comme les profs responsables des

épreuves de 8 heures étaient absent-e-s lors de l’ouverture des sujets, les surveillant-e-s ont commis une erreur et

ont distribué mon propre sujet d’examen (soit celui de 10 heures 30). S’en apercevant, elles et ils distribuent le

bon sujet puis tentent de récupérer mon sujet puis décident de le redistribuer en se disant qu’il suffisait de

supprimer la pause et de faire durer la matinée une demi-heure de moins. Manque de pot, plusieurs étudiant-e-s

n’avaient que mon examen à passer et sont arrivé-e-s à 10 heures 30 tandis que, parmi les convoqué-e-s de 8

heures, plusieurs étaient déjà parti-e-s. Résultat : vu les risques de fuite et de réclamation, l’épreuve a été annulée

au grand dam des étudiant-e-s et il a fallu tout recommencer (refaire un sujet, retrouver une salle, reconvoquer

tout le monde, etc.). Tout ça parce que mes collègues n’étaient pas là lors de l’ouverture des sujets comme elles

et ils en ont l’obligation…

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

de notes pour au moins une matière représentée. Mais quid dans les jurys où la vérification

n’est pas faite ou s’avère impossible11 ?

De même, j’ai participé à une réunion-bilan d’un semestre de première année au cours de

laquelle un-e enseignant-e a assumé son refus de rendre les copies de contrôle continu. Raison

affichée : « si je rends les copies, je ne peux pas réutiliser mes sujets d’examen l’année

suivante et je dois donc en préparer de nouveaux » !

Ensuite, un jeu enseignant – minoritaire, je le pense encore – consiste à alléger le plus

possible sa charge de travail par diverses techniques efficaces.

Par exemple – et je l’isole pour son caractère exemplaire en termes de mépris –, les étudiante-

s se plaignent souvent de ne pouvoir contacter les enseignant-e-s. Ceci est logique compte

tenu de l’invisibilité physique de ces dernier-e-s dans les couloirs et bureaux (voir supra).

Mais une solution théorique existe : « même si je suis absent-e, vous disposez de mon mel

pour me contacter ». Or, combien d’étudiant-e-s évoquent des enseignant-e-s qui ne

répondent jamais ou qui répondent très tardivement ! Ces pratiques apparaissent visiblement

efficaces au moment d’échapper à certaines tâches (par exemple au niveau du suivi des

mémoires) ou encore de se dispenser d’un déplacement coûteux (par exemple le jour d’un

jury pour faire soutenir un mémoire que l’on a encadré).

Des techniques d’évitement existent aussi au moment de la correction des copies de l’examen

final correspondant au cours magistral. On prépare un examen rapidement corrigeable : par

exemple, un bon vieux QCM débile vaut toujours mieux que des questions induisant une

certaine rédaction structurée…et surtout un temps de correction allongé. On se déleste des

copies en les refilant aux chargé-e-s de TD, autrement dit aux précaires mal payé-e-s, qui

doivent déjà corriger les copies de contrôle continu.

On me rétorquera que ce délestage est réglementé : c’est vrai mais cela n’empêche pas, selon

des témoignages multiples, des pratiques de délestage indécent en termes quantitatifs. Et que

11 Cet élément ne suscitait que peu de réactions de la part de mes ex-collègues, habitué-e-s aux trafics post-jury

afin de rattraper les erreurs et omissions. En revanche, pour quelqu’un comme moi qui – venant du lycée – a été

socialisé par la grosse machine du bac, c’était proprement hallucinant.

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

voulez-vous dire quand vous êtes précaire, à la merci d’un non renouvellement de contrat et –

pire – à la merci d’un incident compromettant votre parcours de futur-e recruté-e ! Les

pratiques patronales les plus vulgaires se logent dans ces moments de « répartition des

tâches » par les MCF et PU.

Enfin, par la non coordination de leurs pratiques, les enseignant-e-s participent très activement

à la fabrication d’injustices dans les cursus universitaires. Je n’ai jamais compris pourquoi ce

fait si évident suscite aussi peu de réaction collective mais il est très répandu.

Comme entraperçu supra, cela commence par l’introuvable coordination des contenus

enseignés, renforcée par l’absence de programme commun. Chaque enseignant-e peut mettre

dans son cours le contenu qui lui sied et peut utiliser ce contenu individuel pour évaluer les

étudiant-e-s. Ainsi, l’évaluation n’est pas un moyen de vérifier l’acquisition de savoirs et

savoir-faire collectivement élaborés mais un moyen de vérifier l’adaptation des étudiant-e-s

aux choix individuels de chaque enseignant-e. Dans cette dynamique individualiste des

contenus et des pédagogies, les filières perdent en cohérence longitudinale (difficile de

construire un cours à partir des acquis passés des étudiant-e-s) et transversale (pour un même

niveau dont les étudiant-e-s sont partagé-e-s en groupes, un même intitulé de cours peut

cacher des contenus très différents).

Je pense aussi à ces enseignant-e-s qui ne jouent pas le jeu en dépit des conséquences terribles

que de telles pratiques ont sur l’égalité de traitement des étudiant-e-s. Par exemple, un-e MCF

hérite d’un groupe de TD pour lequel il-elle ne dispense pas le cours magistral. Les

enseignant-e-s responsables de ce dernier distribuent un recueil de textes commun à tous les

groupes de TD avec l’intention explicite d’intégrer dans leur examen final le contenu des

textes. Seulement voilà, le-la MCF juge que ces derniers sont de bas niveau, que les étudiante-

s peuvent les étudier sans l’aide d’un-e prof et que donc il-elle fera d’autres textes en cours

de TD (plus proches de ses recherches sans doute). Résultat : tous les groupes de TD n’ont

pas fait les mêmes textes et l’examen final commun à tou-te-s les étudiant-e-s devient

irréalisable.

Cette incohérence injuste se prolonge dans tout ce qui concerne l’évaluation. Bien entendu,

toute réflexion collective sur les attentes et sur les modes d’évaluation est bannie, laissant tout

son souffle à la fameuse liberté pédagogique. Mais, en plus, les pratiques de notation varient

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

fortement selon les enseignant-e-s. D’une part, il n’existe aucune concertation collective sur

les barèmes souhaitables et, le plus souvent, aucun barème commun pour des copies relevant

d’un même sujet mais corrigées par plusieurs enseignant-e-s. Combien de chargé-e-s de TD se

plaignent – ou ne s’étonnent plus – de recevoir des copies d’examen final à corriger sans autre

précision : au mieux un vague plan de cours et un aussi vague corrigé doublés, en général,

d’aucune directive sur la répartition des points par savoir et savoir-faire attendus ! D’autre

part, l’identification de chaque enseignant-e passe par une espèce de concours d’individualités

au moment de noter. Un-e tel-le note dur, un-e autre note large, etc. Au-delà de la nécessité

déplorable de se construire par l’individualisme de son mode de notation, c’est la justice qui

est en jeu ! On m’opposera ici que des réunions informelles d’harmonisation post-correction

existent pour éviter des écarts trop importants au niveau des moyennes des gens qui corrigent.

Outre le fait que ce n’est pas systématique, je me désole que l’on puisse penser que cela suffit

à régler la question de la justice dans les corrections de copies.

Le résultat de ce bordel saute aux yeux dès qu’on y fait un peu attention. Par exemple, lors

d’un jury, nous avons « par hasard » repéré une différence de moyenne de 6 points pour des

TD relevant du même enseignement mais pas des mêmes enseignant-e-s ! De même, les

mémoires de master sont évalués par chaque jury en toute liberté et inégalité, induisant des

notes assez différentes selon la conception de votre jury (et l’on sait que la note de mémoire

joue sur les chances d’obtenir un financement). On peut aussi s’étonner de voir, d’une année à

l’autre, les taux de réussite d’un même semestre passer de 30% à 50% en première année, en

fonction de l’équipe enseignante et donc de la manière d’évaluer !

Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faudrait être plus large ou plus dur au moment de noter. Il

s’agit de rappeler qu’un même travail est noté différemment selon l’enseignant-e parce que la

communauté des profs refuse de se coordonner. Et ça, c’est dégueulasse !

Au total, les enseignant-e-s contribuent joyeusement à accentuer les inégalités sociales. On

sait que les chances d’accès à l’université varient férocement selon les appartenances sociales.

On sait aussi que les écarts se creusent à mesure que l’on progresse dans le cursus

universitaire. En revanche, j’ai eu la sensation que les enseignant-e-s de l’université ne

savaient pas – ou ne voulaient pas (sa)voir – que leurs pratiques professionnelles ne pouvaient

que renforcer ces inégalités. Je vivais déjà avec cette sensation au lycée mais l’université, par

la position sur-privilégiée qu’elle offre à la classe dominante enseignante, l’a rendue

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

insoutenable. J’aurais pu tenir le coup si, collectivement, la question était posée et des

démarches entreprises. Mais que dalle !

Reste une autre question (et raison de démission) : comment s’organisent les enseignant-e-s à

l’université ?

4) L’autogestion au service du MOI

De la lecture de ce qui précède il ne faudrait pas déduire que je réclame un contrôle plus

strict de la hiérarchie. Si j’ai quitté le lycée pour aller à l’université, c’est aussi parce que

j’en avais marre de l’encadrement administratif que suppose l’activité d’enseignant-e du

secondaire. De même, je refuse que la pédagogie soit sous tutelle de l’administration. Je suis

pour une liberté pédagogique COLLECTIVE, autrement dit une organisation des

enseignements autogérée par le monde enseignant (et étudiant mais cela est un autre débat).

En arrivant à l’université, j’étais particulièrement enthousiaste lorsque l’on m’a (vaguement)

expliqué le mode de prise de décisions au niveau de la filière de sociologie12 (de Lille 1)13.

Pour faire simple, l’organisation des enseignements14 passe par une assemblée générale des

enseignant-e-s dont l’animation revient à une personne élue qui dirige la fac de sociologie.

Cette personne rythme l’AG après s’être chargée de récolter l’ensemble des points à l’ordre

12 Parce que les personnes nouvellement recrutées sont laissées dans la plus grande ignorance en ce qui concerne

la prise de décisions au niveau d’une université, je n’ai pas eu le temps de comprendre le mode d’organisation

général de Lille 1 et en particulier tout ce qui relève de l’informel dans le fonctionnement. Je soulignerai

seulement que les autorités administratives (Président, Conseil d’administration, etc.) m’ont semblé bien loin de

mon travail ordinaire.

13 L’organisation des filières a de fortes similitudes d’une université à l’autre. Cependant, mon propos doit être

relativisé par le fait qu’une certaine autonomie des universités autorise des modes d’organisation variables. Ce

que je vais expliquer prévaut à Lille 1 mais ne se retrouve pas systématiquement ailleurs.

14 Entendons-nous bien : cette organisation des enseignements élude largement les questions de coordination que

j’ai évoquées supra pour se focaliser sur la répartition des services, le recrutement de précaires, le planning de

l’année, le bilan des examens, les mentions de la filière, le maintien ou non d’un cours déserté, etc.

les documents de liens socio – n° 6 – octobre 2007

du jour. Par ailleurs, on m’invita à prendre la parole dès la première AG et, visiblement, la

liberté d’expression était réelle.

Même si je ne m’attendais pas à l’autogestion parfaite, je trouvais que ce mode d’organisation

permettait de rompre avec la simple obéissance que l’organisation de l’enseignement

secondaire fait prévaloir. De plus, je savais que toutes les universités ne fonctionnaient pas

ainsi et je me disais que j’avais bien de la chance d’être tombé dans une fac qui faisait de la

participation de tou-te-s et de la transparence deux impondérables de l’organisation des

enseignements.

Malheureusement, la mise en pratique de l’autogestion à l’université m’a fait découvrir une

autre forme…d’autogestion.

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